« Push Up » : critique de Fatima Miloudi - Les Trois Coups

11/06/2013

Le vide de l’ambition

Le Théâtre d’Air présente au Grenier à sel, à Avignon, une pièce du dramaturge allemand Roland Schimmelpfennig. Dent pour dent dans l’univers impitoyable d’une multinationale. Des duels féroces et poignants.

Réussir à tout prix, coûte que coûte. Pas seulement dépasser un concurrent mais le démolir. Tel est le thème commun aux trois tableaux de Push Up. Une jeune ambitieuse, aspirant au poste tant convoité de Delhi, subit le harcèlement de la femme du directeur. Deux amants de passage s’affrontent sans merci pour un projet de pub. Un vieux loup croit pouvoir en apprendre à un jeune plus déterminé encore. Les coups pleuvent. Ça frappe fort.;

Ce que chacun dérobe aux autres

Cependant, derrière les combats carnassiers, derrière les démonstrations de force, au‑delà des face‑à‑face guerriers, existent des individus fragiles et abîmés. Et l’écriture dramaturgique de Schimmelpfennig a la particularité de creuser l’écart entre la volonté de puissance et une intimité dévastée. La compétition est forcenée, certes. Elle prend parfois des détours mielleux, mais tient souvent de la rage. Quelquefois, la dureté paraît excessive, car elle ôte toute humanité aux adversaires. Ceci est concevable, mais l’écart n’empêche pas la nuance.

Ce qui plaît avec évidence, c’est le jeu avec la temporalité et la spatialité. Les scènes sont entrecoupées de brusques retours en arrière –telle la scène des amants dans le bureau du directeur – ou d’immersions dans l’intériorité des personnages, l’un soliloquant tandis que l’adversaire paraît comme en suspension, figé dans une pose, dans l’attente que le récit reprenne son cours. Ces changements rapides, d’un temps à un autre, d’un lieu à un autre, disloquant les scènes, mettent au jour ce que chacun dérobe aux autres, la solitude et le vide de chaque vie. Le moment de bascule est toujours surprenant, et les comédiens passent d’un registre à l’autre avec dextérité.

La scénographie accentue l’écriture dramaturgique. Des panneaux de plastique translucides sur roulettes, déplacés au gré des duels, structurent des espaces variés, évoquant les lieux anonymes de l’entreprise et du foyer. Il faut aussi faire l’éloge des réalisations vidéo. En particulier, celle de la foule affairée qui, associée au déplacement des panneaux, donnent l’impression d’une démultiplication des corps, confondant acteurs réels et virtuels. Ou celle encore, toute poétique, de la chute des corps dans le vide. Si le monde de l’entreprise est cruel, le Théâtre d’Air aura gagné le pari de nous le rendre aussi drôle et émouvant.

Fatima Miloudi
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com